Chronique d'une maîtresse à  la quinzaine (4)

Ça y est, j'ai craqué.


Ce matin je n'ai pas dit "Non, non, non, non, non !" pendant vingt minutes à  mon cher et tendre. Non. J'ai ouvert les yeux et je n'ai pas pu me lever. Pendant de très longues minutes mon corps ne voulait pas bouger, il refusait. J'avais envie de mordre mon oreiller, de chopper une grosse grippe, de taper du poing contre le mur, mais me lever, non. Pas que je ne voulait pas en fait, je ne pouvais pas.


Et puis j'ai pris sur moi, je suis sortie du lit, j'ai attrapé mes fringues et je suis sortie de la chambre. J'ai enfilé ma culotte, j'ai enfilé une chaussette et je me suis effondrée. J'ai été prises par un chagrin immense, secouée de larme, hoquetant, assise la tête entre mes bras sur les toilettes, avec l'envi de tout détruire autours de moi. Je ne contrôlais plus rien, j'étais incapable de me reprendre, mes nerfs ont lâchés.


Alors il s'est levé pour me prendre dans ses bras, je l'ai repoussé parce que je n'étais pas capable de supporter ça. Je n'étais plus moi, juste une énorme boule de nerf qui craque... Image grotesque et pitoyable qui me fait honte mais j'ai besoin de partager. Il me donnait mes vêtements au fur et à  mesure et à  chaque couche supplémentaire que j'enfilais mes sanglots redoublaient, l'heure de l'école se rapprochait inexorablement. J'étais fatiguée, vidée et me sentais impuissante, incapable de trouver l'énergie pour jouer le rôle d'une maîtresse que je n'aime pas.


J'ai fini par me reprendre un peu, il m'a accompagné au salon où il avait préparé de quoi manger. Je me suis assise et remise à  pleurer. Pas le genre de pleur doux qui fait du bien mais plutôt le genre de pleur hystérique, bien flippant, que rien ne peut endiguer. J'ai évacué toutes mes craintes, entre deux sanglots j'ai parlé. "Je suis vide, je n'ai rien à  leur donner, ils prennent trop, je ne peux plus, je suis fatiguée, je n'ai pas la force, aucune expérience, je me déteste, je ne veux pas devenir aigrie, j'ai peur, je ne veux pas leur faire de mal, je ne veux pas être mauvaise, j'ai peur de le devenir, je suis trop fatiguée pour prendre le recul nécessaire, je suis trop fatiguée pour..."


J'ai réussi à  partir de chez moi avec une demi heure de retard, sans avoir pu manger. Dans le métro j'étais stone, je ne pensais à  rien, je ne tenais pas debout. J'ai prévenu l'équipe par texto de mon retard. Quand je suis arrivée à  l'école mes mains tremblaient et je tenais à  peine debout parce que j'étais vide (je ne sais pas si ce mot vous parle mais c'est exactement ce que je ressent).


Le directeur m'attendait avec un sourire, il m'a dit de ne pas m'en faire, on s'occupe de ta classe, c'est normal, je suis étonné que tu n'aies pas craqué avant. Il m'a invité dans son bureau. Tout le monde craque. Tu as une classe impossible. Quatre enfants dans cette situation si problématique et les autres en plus qui ne sont pas des crèmes, c'est ingérable. On est en ZEP et tu as la classe impossible de l'école. En plus tu as le mauvais rôle de la remplaçante, tu n'es là  que pour deux semaines. Ajoute à  cela que c'est ta première classe, tu n'as aucun point de comparaison, tu as tout à  apprendre. Ta formation est pourrie, on t'a envoyé au casse pipe. Comment peux-tu réussir là  où tout le monde échoue ? Tu fais du bon boulot, tu arrives à  mettre en place des projets, ils travaillent et ils apprennent. Tu ne peux pas changer le monde en deux semaines. Tu ne peux pas te battre sur tous les fronts là  où il n'y a pas de moyens et tellement de difficultés en jeux. Ces enfants ne connaissent pas l'autorité, ils n'ont pas de repaires à  la maison. Celui-ci dort dans le même lit que ça mère, son père est absent. Cet autre a vu ses parents se déchirer et se battre depuis qu'il est né. Celle là  a tels et tels problèmes familiaux. Celui là ...


Ta classe va être prise en charge jusqu'à  midi. Repose toi. Change toi les idées. Parle, ne reste pas seule. Cet élève ingérable ne reviendra pas dans ta classe. L'équipe est là  pour te soutenir. Viens me voir quand tu as besoin. L'enseignante que tu remplaces craque elle aussi régulièrement alors ne culpabilise surtout pas. Tu n'y es pour rien. Ne pense pas qu'enseigner se limite à  ça. Relativise. Vraiment. Tu fais tes armes dans des conditions impossibles. Ne t'inquiète pas. Tu veux que j'appelle une conseillère pédagogique ? Elle viendra t'observer et te donnera des conseil. On se moque de vous. Courage.


Bref, je me retrouve seule dans cette salle informatique de l'école. Seule parce que j'ai demandé à  l'être pour me ressourcer un peu. Écrire me fait du bien et je pense que c'est utile, notamment car je sais ne pas être la seule à  vivre ce genre d'expérience. Les élèves sont en récréation, je les entend jouer dehors. Je suis encore un peu tremblante mais le gros de la crise est passé, je n'ai plus de larmes.


Et puis je n'ai pas vraiment peur pour la suite parce que j'aime ce que je fais ici. J'apprécie mes élèves, j'apprécie enseigner. C'est juste difficile et je n'avais plus la force de prendre sur moi. Le vase est de nouveau vide. J'y retourne cet après midi ! Et avec le sourire je crois :)